Anciens soutiens zélés de Ben Ali, des députés UMP boycottent Marzouki

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

« Je n’y assisterai pas, et ce sera le cas de pas mal de mes collègues. » Un peu avant 15 heures, mercredi, le député UMP Jean-Frédéric Poisson annonçait la couleur. Quelques minutes plus tard, ils n’étaient en effet que 55 députés UMP sur 196 à assister au discours du président tunisien Moncef Marzouki. Les personnalités du gouvernement Sarkozy avaient déserté, à commencer par l’ancien ministre François Fillon. Peut-être parce qu’ils se doutaient qu’à la tribune, cet ancien opposant sous Ben Ali longtemps réfugié politique en France, allait rappeler les complicités d’une partie de la France officielle en Tunisie. Ce qu’il n’a pas manqué de faire.

« Obnubilée par des intérêts immédiats, une fraction de la France officielle a soutenu la dictature qui nous a opprimés », rappelle d’emblée Moncef Marzouki. Et de poursuivre : « Mais la part majeure, la part essentielle de la France, la France des élus locaux, celle des partis et des syndicats, des organisations de la société civile, la France des médias, la France des intellectuels et des artistes, la France des simples citoyens, la France qui m’a donné asile ainsi qu’à de nombreux Tunisiens, cette France que nous aimons et respectons, cette France-là ne nous a jamais fait défaut. Elle nous a soutenus autant qu’elle le pouvait et accompagnés aussi loin que possible jusqu’à la chute du tyran. À cette France, à la France, à vous tous, le devoir de reconnaissance me commande d’exprimer ici ma gratitude et mon affection. » Aucun des députés de l’UMP n’applaudit. La gêne est palpable.

Le discours de Moncef Marzouki devant l'Assemblée (à partir de la 16e minute) :


Cette visite était très symbolique. L’Assemblée n’avait pas invité de dirigeant étranger à s’exprimer devant les députés depuis 2006. Surtout, la France n’a guère brillé par sa promptitude à soutenir la révolution tunisienne de janvier 2011. Une partie des élites politiques, mais aussi économiques et médiatiques, a soutenu l’ancien président Ben Ali jusqu’au bout. Trois jours avant le départ du despote, au pouvoir depuis 1987, la ministre des affaires étrangères Michèle Alliot-Marie proposait même l’assistance de la France en matière policière. Quelques semaines plus tard, on apprenait qu’elle avait passé ses vacances de Noël en Tunisie, à l’invitation d’un proche du régime, et que ses parents y avaient même fait affaire. (Lire notre dossier : “MAM et POM en Afrique, le voyage de trop”)

Au nom du modernisme supposé du régime, de la lutte contre l’islamisme ou d’intérêts économiques bien compris, une grande partie de la droite a défendu Ben Ali. De même que certaines personnalités de gauche. « Nous nous sommes un peu laissés intoxiquer par ceux qui disaient que les régimes autoritaires sont le meilleur rempart contre l’islamisme », admettait Alain Juppé en août 2011. Mercredi, l’ancienne ministre socialiste Elisabeth Guigou, qui se rendait régulièrement dans la Tunisie de Ben Ali – pour des colloques ou en vacances, y compris en juillet 2010, dans le même hôtel que MAM, à Tabarka –, se livrait à nouveau à unmea culpa collectif. « Il y a eu une sorte d’aveuglement. Nous nous doutions du caractère policier de ce régime, mais nous n’avions pas mesuré l’ampleur de la concussion et de la prison. »Du reste, le RCD, le parti de Ben Ali, est resté jusqu’à la révolution membre de l’internationale socialiste, et le PS a souvent tardé à s’offusquer des violations permanentes des droits de l’Homme (lire notre article). « Désormais, nous avons intérêt à ce que les révolutions réussissent », estime Guigou.

« Pas envie de saluer l’instauration de la charia »

Mercredi, les députés UMP n’étaient guère nombreux à s’aventurer salle des Quatre-Colonnes. Certains, comme Thierry Mariani ou David Douillet, affirmaient avoir des rendez-vous urgents expliquant leur absence. D’autres justifiaient leur boycott par l’alliance électorale du président Marzouki avec les musulmans conservateurs d’Ennahda. « Je n’irai pas car j’ai autre chose à faire, assénait Jean-Frédéric Poisson. J’estime que la représentation nationale ne peut assister sans rien dire au discours d’un chef d’État étranger. Surtout quand cet État est en train de prendre une orientation relativement déplaisante, dans le sens du fondamentalisme musulman. » « Je n’irai pas. Trop proche des islamistes », lâche en coup de vent son collègue Claude Goasguen. Non loin, l’élu du Front National Gilbert Collard, qui attire les caméras dès qu’il ouvre la bouche, annonce sans surprise qu’il n’écoutera pas. « Je n’ai pas envie de saluer l’instauration de la charia. »

Moncef Marzouki à l'Assemblée nationale, le 18 juilletMoncef Marzouki à l'Assemblée nationale, le 18 juillet© Reuters.

Peu après quinze heures, quand Moncef Marzouki prend la parole dans l’hémicycle, les rangs de la gauche sont bien fournis. Six ministres ont été dépêchés. Jean-Marc Ayrault, lui, n’est pas là. Pas plus que son ministre des affaires étrangères. « Un entretien est prévu avec eux », justifie dans les couloirs le ministre des relations avec le Parlement, Alain Vidalies. Les travées de l’UDI, le groupe des centristes conduit par Jean-Louis Borloo, sont bien remplies. Mais à droite, c’est une marée de banquettes rouges : à peine un député de l'UMP sur quatre.

À l’exception de Bruno Le Maire ou de Christian Jacob, les cadors du quinquennat sarkozyste brillent par leur absence. Absents, François Fillon, les anciens ministres Baroin, Pécresse, Kosciusko-Morizet, Wauquiez. De même que le patron de l’UMP, Jean-François Copé. Ce dernier ne boudait pourtant guère les invitations de l’ancien régime : en 2008, il s’était rendu à Tozeur pour un festival de musique aux frais de l’Agence tunisienne de communication extérieure, chargée de la propagande officielle.

Certains soutiens déclarés de Ben Ali, réélus en juin, ont eux aussi séché le discours. C’est le cas de Valérie Boyer, élue des Bouches-du-Rhône qui, en 2008, vantait les mérites comparés de Nicolas Sarkozy et de Ben Ali lors du congrès du RCD, organisé à Tunis. Ou encore de Dino Cinieri, président sortant du groupe d’amitié France-Tunisie. En novembre 2009, alors que Ben Ali était élu pour la cinquième fois, Cinieri en déplacement en Tunisie avait félicité chaleureusement les responsables du RCD et lancé, sans ironie aucune : « 89 % ! Ah, bravo ! Moi qui suis élu, je peux vous le dire : c’est vraiment une belle victoire. »

« Nous avons beaucoup souffert, Michèle et moi. »

D’autres n’ont pas eu cette pudeur. Tout en haut de l’hémicycle, l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, écoute sans broncher, lui qui a toujours défendu l’ancien régime au nom de la stabilité de la Tunisie. Patrick Ollier, ancien ministre des relations avec le Parlement et compagnon de Michèle Alliot-Marie, est présent « en tant qu’ancien président de l’Assemblée nationale » (il a occupé ce poste trois mois en 2007). Mais il ne veut pas s’attarder devant les journalistes : « Je ne veux plus m’exprimer sur le Maghreb ni sur la Libye et pas plus sur cette visite, dit-il à Mediapart, affectant un air las. Nous avons beaucoup souffert, Michèle et moi, des méchancetés dites sur nous. »

Moncef Marzouki à l'Assemblée nationale, le 18 juilletMoncef Marzouki à l'Assemblée nationale, le 18 juillet© Reuters.

Georges Fenech, ancien président du groupe d’amitié France-Tunisie, est là, lui aussi. En 2005, ce député avait pourtant cosigné une « déclaration commune » pro-Ben Ali, intitulée “La Tunisie a des amis, Ben Ali n’est pas notre ennemi”. Alors que le journaliste Christophe Boltanski venait d’être agressé à Tunis par des sbires du régime, le député UMP Eric Raoult avait fait circuler ce texte de soutien à Ben Ali parmi les députés. Raoult a été battu aux dernières législatives, mais plusieurs des signataires siègent toujours au Palais-Bourbon. Parmi eux, Pierre Lellouche, qui avait expliqué mardi qu’il n’assisterait pas à la séance, « le processus démocratique » en Tunisie n’étant « pas encore stabilisé ». OuPhilippe BriandJean-Luc Reitzer ou Didier Quentin. Tout comme Michèle Alliot-Marie, à qui un électeur a fait une farce en glissant dans l’urne un bulletin Ben Ali.

Dans les tribunes, on devinait aussi les visages du réalisateur Serge Moati, qui s’est lui-même justifié de son silence dans un livre, et de l’intellectuel Abdelwahab Meddeb, muet du temps de Ben Ali.Aujourd’hui, il dénonce une « Tunisie livrée aux fanatiques »… Mercredi, l’ancien ministre de la culture de Sarkozy, Frédéric Mitterrand, a même été aperçu à la réception organisée à l’Assemblée, invité par les officiels tunisiens. Il a défendu l’ancien régime jusque dans ses dernières heures (refusant même de parler de « dictature » le 10 janvier 2011). Il avait même obtenu la nationalité tunisienne par la grâce d’un des plus proches conseillers de Ben Ali.

À la fin du discours, certains députés de l’opposition critiquaient clairement le boycott d’une grande partie de l’UMP. « C’était un bon discours, mes collègues ont eu tort, cette attitude n’est pas respectueuse », affirmait le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan.« Moi, je suis un démocrate et M. Marzouki a gagné l’élection dans son pays, expliquait le centriste Charles de Courson. Je suis étonné de ce traitement dissymétrique : certains n’avaient pas hésité, en 2007, à serrer la main de M. Kadhafi, qui était pourtant un tyran sanguinaire. »

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