Affaire Ferry : l'opinion s'indigne, le philosophe ricane

Publié le par DA Estérel 83

02-Marianne

 

 

Accusé d'avoir touché un salaire de 4500 € pour des cours qu'il n'a jamais donné, Luc Ferry se défend vaille que vaille. Selon Noémie Suisse, en adoptant une attitude désinvolte face aux médias, le philosophe porte lui-même atteinte à son image.


En septembre dernier, le camarade Luc a oublié la rentrée des classes. Accusé d'avoir bénéficié du salaire de l'Université Paris VII (quelque 4500 € mensuels) sans y avoir enseigné, le philosophe se défend vaille que vaille. Le problème n'est pas tant l'emploi fictif à l'Université que les missions présumées fictives du Conseil d'Analyse de la Société. En 2008, Pierre-Emmanuel Moog consacrait un ouvrage aux « groupes de réflexion et d'influence en Europe ». Voilà ce qu'il écrit du CAS :

« Certains considéraient le conseil, à sa création, comme “mort-né”, ou “simple emploi fictif pour Ferry”. Son financement, qui avait été obtenu sous la pression du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, peut en effet être facilement remis en cause. Pourtant, lentement, il s'est mis à produire, un peu... ».

L'accusation est donc bien ancienne. Mais comme personne n'en a parlé au Grand Journal, elle n'a pas dépassé le stade du on-dit.

Une précision du même M. Moog : « Les conseillers ne sont pas choisis pour leurs compétences reconnues sur les questions étudiées mais intuiti personae par le président délégué du conseil, Luc Ferry ».

FERRY SE GUIGNOLISE
L'opinion s'indigne, tonne. Sans s'encombrer de précautions latines, on dénonce la composition du comité Théodule – le philosophe et sa cour –, on chiffre les frais de bouche et on décompte le nombre de pages rédigées par les dits analystes de la société. On cherche à mesurer quelque chose comme un rapport qualité-prix du CAS. Le prix, pour les contribuables. Pour ce qui est de la qualité, on a de sérieux doutes.

L'affaire Ferry mérite sans doute de réveiller le soupçon porté sur toutes ces personnalités «placées » à des postes fort confortables, mais pour lesquelles, contrairement aux actions en bourse, le bénéfice est toujours nul, sinon pour les intéressés. Mais il y a sans doute autre chose dans ce qu'Emmanuel Lévy appelle le « lynchage de la semaine ».

Un article de Roland Barthes me revient en mémoire. « Poujade et les Intellectuels », dans lesMythologies(1), Barthes analyse la rhétorique et la logique poujadistes, qui prennent pour cible le cénacle des « technocrates, polytechniciens, polyvalents ou poly-voleurs ». Le peuple, lui, travaille, quand ces « sorbonnards et fonctionnaires ne font rien ».

Derrière les outrances de l'opinion vis-à-vis de l'affaire Ferry, n'y a-t-il pas quelque chose de cette vieille rengaine contre l'intellectualité, mère de toutes les oisivetés ?

Yannick Favenec, député UMP : « Il faut que Monsieur Ferry sorte un peu de son bureau. »

« L'intellectuel est par définition un paresseux, dit Poujade, il faudrait le mettre une bonne fois au boulot ». Cette pensée n'est pas foncièrement étrangère aux indignations poujadisantes dont les médias se font l'écho. Nous crions haro sur le Ferry, réclamons au professeur les heures de boulot dont il s'est exempté. Au fond, l'idée, inavouée, que l'intellectuel occupe par essence un emploi fictif. On imagine la photo de Ferry passant de la Une du Canard enchaîné à celle duFigaro Magazine : le sextagénaire sorbonnard allongé sur le hamac aux couleurs du drapeau de la République.

« On cherche à faire croire que je suis un guignol » se défend Ferry. Qu'il se rassure, il s'y emploie lui-même. Que l'opinion agite l'épouvantail de l'Intellectuel oisif, « moins nécessaire » à la société que le scientifique (Bac philo 2011 : « L'art est-il moins nécessaire que la science ?») n'étonne guère. En revanche, que le philosophe se complaise dans cette caricature est plus cocasse.

Pierre Poujade, via Roland Barthes : les deux attributs de l'Intellectuel-type sont le «ricanement » et la « malignité ».

On connaît les éléments de langage du politique ; on est davantage désarçonnés par ceux du philosophe. « Je suis prêt à me pendre sous un fraisier si (...) » menace Ferry sur tous les plateaux de télévision, avec le sourire amusé de ceux qui sont fiers de leur bon mot.

Au micro de Pascale Clark sur France Inter lundi 13 juin. Première question : allez-vous rembourser le trop-perçu par l'Université ? Pour toute réponse, un ricanement bien senti. Après l'humour corrézien, le rire insolent du philosophe.

Luc Ferry menace d'attaquer en diffamation ceux qui saliraient son image alors que lui-même se complaît dans le portrait de « l'Intellectuel vu par Poujade » : « c'est, à peu de choses près, le légiste et le jésuite de Michelet, l'homme sec, vain, stérile et ricaneur ». 


(1)Roland Barthes, « Poujade et les Intellectuels », Mythologies, 1957. 

Publié dans Politique

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