Affaire Amesys : quand la France aimait Kadhafi

Publié le par DA Estérel 83

Marianne

 

 

Au temps des amitiés entre la France et la Libye, Amesys, filiale de Bull, a vendu le logiciel Eagle à Kadhafi afin qu'il surveille ses opposants. La justice française va s’intéresser de près à cet outil, Amesys étant visée par une information judiciaire pour « complicité de torture ».


(STEVENS FREDERIC/CHESNOT/SIPA)
(STEVENS FREDERIC/CHESNOT/SIPA)
Il fut une époque où le Colonel Kadhafi était une personnalité très respectable. C’était même un bon client de sociétés françaises de haute technologie. En 2006, comme l'a révélé Mediapart, Ziad Takieddine a introduit auprès du régime Kadhafi un certain Philippe Vannier, patron de la société d’informatique i2e. Cette société sera par la suite rebaptisée Amesys et rachetée en 2009 par Bull. Un rachat qui permettra à Vannier de prendre la tête du groupe Bull.
 
Et si Takieddine met en contact Vannier et Kadhafi, ce n’est pas pour paramétrer la connexion Wifi du dirigeant libyen. En fait, Amesys va proposer de mettre en place un véritable système de surveillance du Web afin de traquer les opposants au régime. Le nom de ce logiciel : Eagle. Amesys enverra même ses propres personnels pour former les services libyens. Des militaires de la DRM (direction du renseignement militaires) participeront aussi à ces sessions de formation, selon le Figaro.
 
Le Big Brother libyen est un système très perfectionné de surveillance à l’échelle de tout un pays. Il utilise un système de filtrage par DPI chargé de surveiller le contenu même des connexions. Les mails, les conversations sur Skype ou par téléphone rien ne lui échappe. 

LE GOUVERNEMENT A-T-IL CAUTIONNÉ ?

En septembre 2011, après la révélation de l’affaire par Owni et le Wall street journal, Bull se défend tant bien que mal : « Le contrat concernait la mise à disposition d’un matériel d’analyse portant sur une fraction des connexions internet existantes, soient quelques milliers. Il n’incluait ni les communications internet via satellite – utilisées dans les cybercafés -, ni les données chiffrées – tel Skype -, ni le filtrage de sites web. Le matériel utilisé ne permettait pas non plus de surveiller les lignes téléphoniques fixes ou mobile ».
 
Mais l’affaire ne va pas s’arrêter là, le parquet de Paris vient de donner le feu vert à l’ouverture d’une information judiciaire visant Amesys pour « complicité de torture ». Cette enquête fait suite à une plainte avec constitution de partie civile déposée par la Ligue des droits de l’Homme et la Fédération internationale des droits de l’Homme. Pour les deux ONG, l’utilisation de ce logiciel a permis l’arrestation et la torture d’opposants à Kadhafi. Bull, empêtré dans ce début de scandale, a d'ores et déjà annoncé qu'il allait se séparer de ses activités liées au logiciel Eagle.
 
Reste une question : la livraison d’Eagle s’est-elle faite avec la caution du gouvernement français ? En effet, le système Eagle aurait pu être considéré comme du matériel de guerre technologique dont l’exportation est soumise à l’autorisation du Premier ministre. En mars dernier, Alain Juppé, encore ministre des Affaires étrangères, répondait que les systèmes de filtrage « sont développés sur la base de produits du marché grand public » Ainsi « ils n'entrent pas dans la catégorie des matériels de guerre ni dans celle des biens à double usage (et) ne font donc l'objet, selon les réglementations française et européenne, d'aucun contrôle préalable à l'exportation ».

DOUBLE DISCOURS

D’autre part, quand Takieddine est venu jouer les intermédiaires entre Kadhafi et plusieurs sociétés française de haute technologie dont Amesys-i2e entre 2005 et 2007, il était en liaison avec le ministre de l’Intérieur de l’époque, un certain Nicolas Sarkozy.
 
Le dossier est donc éminemment politique et sujet à toutes les manipulations. Avant l’élection de François Hollande, la justice avait freiné des quatre fers avant l’ouverture d’une information judiciaire. En mars dernier, le parquet d’Aix-en-Provence a classé sans suite une plainte de l’ONG Sherpa contre Amesys pour « atteinte à la vie privée ». 

La plainte avec constitution de partie civile de la FIDH et de LDH pour « complicité de torture » avait été déposée en octobre 2011 auprès du doyen des juges d’instruction du Tribunal de Paris. Pour qu’une enquête soit ouverte dans ce type de procédure, le parquet doit d’abord rendre ses réquisitions. Réquisitions qui mettront 7 mois à arriver.
 
La défaite de Sarkozy a-t-elle débloqué le dossier ? Si le parquet de Paris avait réagi plus promptement l’affaire aurait éclaté en pleine campagne présidentielle. Et la Sarkozie aurait eu droit à une nouvelle casserole. Au delà du rôle sulfureux de Takieddine, l’affaire Amesys met en lumière le double jeu de la France face à Kadhafi. Quand il sort le carnet de chèques, c’est un grand démocrate, quand son régime vacille, il redevient un effroyable dictateur et l’Otan le bombarde. Belle hypocrisie.

Publié dans Affaires

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