A Nîmes, d'ultras pieds-noirs menacent un colloque autour de la guerre d'Algérie

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Un colloque historique consacré à l'histoire de la fédération de France du Front de libération nationale (FLN) pendant la guerre d'Algérie doit avoir lieu à Nîmes les 10 et 11 mars. Mais sa tenue même est mise en cause par l'activisme d'une association de pieds-noirs proche de l'extrême droite qui a déjà obtenu de l'Etat qu'il ne participe pas au financement de l'organisation du colloque. Et vise à présent son interdiction.

 
« Notre initiative est un colloque historique à caractère universitaire », explique Bernard Deschamps, président d'honneur de l'association France-El Djazaïr et coordonnateur du collectif d'associations locales et de syndicats qui l'organise. 

Une initiative gratuite, ouverte au grand public, qui doit se tenir dans les locaux du conseil général du Gard et accueillir le gratin des universitaires français spécialistes de la question : Gilbert Meynier, professeur émérite de l'université de Nancy et auteur de Histoire intérieure du FLN 1954-1962 (Fayard, 2002), Sylvie Thénault du CNRS, auteur de Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d'Algérie (La Découverte, 2001), Emmanuel Blanchard, de l'université de Versailles Saint-Quentin, auteur de La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962 (Nouveau Monde, 2011), ainsi que plusieurs doctorants présentant leurs recherches encore inédites.

Enfin, deux anciens militants du FLN en France doivent intervenir : le sénateur Mostefa Boudina, condamné à mort à Lyon en 1960 mais ayant miraculeusement échappé à la guillotine, et l'avocat et ex-ministre Ali Haroun, ancien dirigeant de la fédération de France du FLN. « Des témoins de premier plan, que nous avons invités parce qu'ils ont également écrit sur cette période des livres importants », précise Bernard Deschamps.

Ali Haroun est ainsi l'auteur de La Septième Wilaya (Le Seuil, 1986), un des premiers livres consacrés à l'activité en France du FLN pendant la guerre d'Algérie.

Gabriel Mène (l'Usdifra) et Marine Le Pen, août 2011Gabriel Mène (l'Usdifra) et Marine Le Pen, août 2011

Sauf que la tenue même de ce colloque n'est plus acquise depuis que l'Union syndicale de défense des Français repliés d'Algérie(Usdifra) a fait mine d'en découvrir le 20 février l'organisation, pourtant annoncée de longue date. Dans un communiqué incendiaire, l'Usdifra s'indigne de « l'organisation sur le territoire national, par une communauté étrangère (sic) », d'un « « colloque »  faisant l’apologie de crimes commis à l’encontre de citoyens français par le FLN » et en réclame l'interdiction pour trouble à l'ordre public.

Son communiqué prend également pour cible le ministère de la culture dont le logo figure sur la plaquette d'annonce du colloque. Notoirement proche du Front national – Marine Le Pen et Louis Aliot étaient les invités d'honneur du cinquième salon du savoir-faire pied-noir organisé en août 2011 par l'association –, l'Usdifra ne se donne même pas la peine de masquer ses intentions politiques : « A quelques semaines des commémorations du Cinquantenaire de l’exode tragique dont ont été victimes les communautés pieds-noirs et harkis, mais aussi en cette période pré-électorale, tant le maintien de ce colloque que la non-démission du ministre Frédéric Mitterrand ne pourraient être considérés que comme un affront fait à ces deux communautés fortes de près de 5 millions d’électeurs. »

« Sécurité publique »

Le gouvernement emboîte aussitôt le pas à l'Usdifra. Le 22 février, Marc Laffineur, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la défense, en charge des rapatriés et harkis, écrit à Bernard Deschamps pour lui « faire part de (sa) totale désapprobation concernant l'utilisation du logo du ministère de la Culture et de la Communication, et donc du Gouvernement (alors) que cette demande de parrainage ne vous a jamais été accordée ainsi que la demande de subvention adressée ». Une syntaxe douteuse et un mensonge manifeste : la demande de subvention, à hauteur de 2 200 euros, a bien été adressée à la Direction régionale de l'action culturelle (DRAC) du Languedoc-Roussillon le 19 août 2011 ; son directeur a bien reçu par courrier électronique le 13 décembre le programme sur lequel figurait le logo de la discorde accompagné de la mention « l'absence de réponse vaudra validation ».

Pourtant, ce n'est que par un appel téléphonique de la DRAC en date du 22 février – le jour même où la campagne de l'Usdifra est relayée au niveau gouvernemental – que Bernard Deschamps apprend le rejet sans explications de sa demande de subvention. 

« Une pure coïncidence de date », indique-t-on aujourd'hui au cabinet de Frédéric Mitterrand, qui nie toute motivation politique à la décision.« On leur a juste rappelé qu'ils n'avaient pas eu la subvention et qu'ils ne pouvaient donc utiliser le logo du ministère. » Au cabinet du préfet du Gard, qui s'est lui aussi fendu d'un communiqué le 22 février pour dénoncer « l'utilisation abusive du logo du ministère de la Culture », on souligne « que l'on ne peut se contenter d'une procédure de silence pour utiliser le logo de l'Etat ». Sauf, précise Bernard Deschamps, que France-El Djazaïr a toujours procédé ainsi pour organiser ses initiatives, notamment le festival Panorama du cinéma algérien, subventionné lui aussi par la DRAC. De même, le logo du conseil général du Gard figure sur le dépliant d'annonce du colloque alors qu'aucune subvention n'a encore été votée. « Vus les délais d'impression, on est toujours obligé d'apposer les logos sur les plaquettes a priori, sans attendre le vote des subventions qui ne vient que plus tard », explique Bernard Deschamps.

Le refus de l'Etat d'apporter son soutien au colloque est symptomatique de l'opération séduction de l'UMP en direction de la frange la plus droitière de l'électorat pied-noir, influente sur le pourtour méditerranéen. Des stèles commémorant des tueurs de l'OAS ont ainsi été érigées ces dernières années avec la complicité des édiles locaux à Marignane (Bouches-du-Rhône) ou Béziers (Hérault). Début février, Christian Estrosi a écrit à la Ligue des droits de l'homme de Nice – ville dont il est maire – pour marquer « sa totale désapprobation » de cette organisation d'un colloque sur le thème « Algérie 1962. Pourquoi une fin de guerre si tragique ? » en lui demandant d'y « sursoir », à défaut de pouvoir s'y « opposer juridiquement ». Les ultras de l'Algérie française avaient pris l'habitude de compter sur le soutien d'élus locaux, en particulier de la droite de l'UMP. Pour la première fois, l'Etat les appuie dans leurs revendications haineuses.

« C'est totalement stupide, constate, affligée, l'historienne Sylvie Thénault qui souligne que « le colloque de Nîmes est organisé par des associations ayant un état d'esprit serein visant à ne pas rejouer éternellement la guerre ». Pour l'historien Gilbert Meynier, l'attitude de l'Etat « procède de la tentative de se concilier un lobby électoral, celui des thuriféraires de l'Algérie française, que Nicolas Sarkozy essaie de ramener à lui »

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Le colloque pourra-t-il se tenir ? L'Usdifra annonce son intention de mobiliser ses troupes pour manifester à Nîmes le 10 mars. Et la préfecture du Gard indique qu'elle se prononcera « dans les jours précédant le colloque sur une éventuelle interdiction si les forces de police estimaient ne pas être en mesure d'assurer la sécurité publique » (pour lire la lettre, cliquer ici). S'il devait être interdit, ce serait un cas sans précédent de censure de la recherche historique.

 

Publié dans Nation

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