A la fête de “L’Humanité”, la gauche au bord de la fracture

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Il y a quatre ans, au même endroit mais dans l'opposition, deux gauches prenaient acte de leurs désaccords. Désormais majoritaires dans les urnes, elles ne se parlent quasiment plus. À la fête de L’Humanité, les responsables du nouveau pouvoir socialiste ont boudé les débats et fait la politique de la chaise vide, lors de deux tables rondes, sur les relations entre forces de gauche et sur le traité européen. Ni Harlem Désir ni Martine Aubry ni Marie-Noëlle Lienemann (empêchée pour des raisons personnelles) pour le PS, ni Jean-Vincent Placé (EELV), n’ont répondu aux invitations. 

Il y a un an, plusieurs candidats socialistes s’y pressaient pourtant, en pleine campagne à la primaire. À l’époque, François Hollande et Manuel Valls n’avaient pas fait le déplacement, au contraire de Martine Aubry, Ségolène Royal et Arnaud Montebourg. Ce week-end, seuls les secrétaires nationaux Guillaume Bachelay (futur n°2) et David Assouline (porte-parole) ont représenté le PS, mais seulement pour écouter le discours d’ouverture de Pierre Laurent. Quant aux ministres, ils ont été bien plus rares à se rendre à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) qu’à Jouy-en-Josas (Yvelines) lors de l’université d’été du Medef. Au lieu du premier d’entre eux et dix des membres de son gouvernement, elles ne furent que deux à fouler samedi 15 septembre la tribune : George Pau-Langevin et Najat Vallaud-Belkacem. Cette dernière, venue parler égalité homme/femme, s’est même fait copieusement siffler, en répondant à une question sur le traité européen, lorsqu’elle a estimé que« François Hollande a réorienté le traité »

Centre des discussions dans les allées de la fête, la mobilisation contre le futur traité budgétaire européen (TSCG) est dans toutes les têtes, affichée sur tous les murs, présente dans beaucoup de discussions des dirigeants du Front de gauche, à deux semaines de la manifestation du 30 septembre. Si sa mise en œuvre a connu quelques ratés au démarrage, elle est désormais vécue comme un premier test pour le Front de gauche, rassemblement pour la première fois confronté à deux ans sans élections. 

Pour Jean-Luc Mélenchon, l’esprit du cortège, dont le tracé fait encore débat, a pour but de retrouver la dynamique du référendum européen de 2005. Sans être sûr d’obtenir semblable victoire, le positionnement interne à gauche compte aussi dans la période. « On veut maintenir ouvert le sillon de 2005, que tous nos adversaires font tout pour refermer, explique-t-il. Le oui et le non ne sont pas “réconciliables”, il n’est pas question de se réconcilier, on n’est pas fâchés, on est juste en désaccord politique. » Selon lui, la mobilisation anti-TSCG a un premier objectif, à défaut d’obtenir un référendum ou un vote contre au Parlement : « Il faut que nos concurrents expliquent pourquoi ils vont au bout de cette logique européenne. » « Il va y avoir une prise de conscience, un premier pas. On va prendre date, explique la dirigeante communiste Marie-Pierre Vieu. Même si aujourd'hui, la première question des gens n'est pas le traité. C'est bien pour cela que le PS ne veut pas lancer de débat public. »

Si les responsables du Front de gauche veulent croire à une surprise “de type 2005”, ils savent aussi que le laps de temps d’ici le débat sur la ratification du traité à l’Assemblée est très court, sans doute trop court pour obtenir une victoire. Et tous semblent désemparés par l’absence de débat et l’esquive permanente des socialistes. De fait, à la fête de L’Humanité, les réponses socialistes aux multiples adresses sur la question européenne sont vite évacuées. Ainsi, pour Najat Vallaud-Belkacem : « Nous ne sommes pas d’accord sur tout, sinon nous serions dans le même parti. » Ou pour Guillaume Bachelay : « Les choses ont changé depuis le 6 mai. On entend enfin parler de croissance, on va avoir la taxation sur les transactions financières. En Europe, de nombreux responsables disent maintenant l'austérité, ça ne marche pas. Si on dit non à la droite Merkel, il faut dire oui à la gauche Hollande. »

Pas de quoi rassurer ni convaincre le Front de gauche, qui entend bien marquer les esprits face à ladite « gauche Hollande » et rompre avec la relative indifférence qui entoure la question européenne en ce mois de septembre. « Ce sera une campagne de longue haleine pour rendre illégitime la ratification du TSCG », dit le dirigeant PCF Olivier Dartigolles. Et personne ne regrette le risque pris, chacun se disant confiant sur la réussite de la manifestation et de la mobilisation. « Le risque politique aurait surtout été de ne rien dire, explique la co-présidente du Parti de gauche, Martine Billard.Quand les socialistes diront “On ne peut rien y faire, c’est à cause du traité”, on sera légitime à dire “on vous avez prévenu”. » Pour l’ancien du NPA, Pierre-François Grond, le retour à la rue va « au-delà du TSCG »« C’est la manifestation politique de rentrée, pour tous ceux qui trouvent que le gouvernement n’est pas assez à gauche », dit l’un des tout nouveaux arrivants au Front de gauche, expliquant aussi que cette initiative « permet de mobiliser les équipes militantes, d’apprendre à militer ensemble ».

Secrétaire national du PG aux relations extérieures, Éric Coquerel constate lui aussi la différence avec 2005 : « Au PS, il manque les grandes voix de 2005, les Fabius, Emmanuelli, Mélenchon. À part Marie-Noëlle Lienemann, ils ne se mouillent pas du tout. Si on ne fait pas ce travail de pédagogie sur le traité, il y a un vrai risque de repli nationaliste. Heureusement que le Front de gauche est là, vu la vitesse avec laquelle le gouvernement fait une politique sociale-libérale. » Autre proche de Mélenchon, Alexis Corbière remarque lui aussi une « accélération des rythmes politiques. Dans l’histoire de la gauche au pouvoir, une manif au bout de quatre mois, c’est assez rare… ».

Outre la ratification du traité européen, c’est bien la mise en branle de l’autre gauche face à l’austérité promise par le gouvernement qui est en jeu. Notamment d’ici quelques semaines, avec le vote du premier budget du nouveau pouvoir, qui pourrait voir la dizaine de députés communistes voter contre, alors que les écologistes sont liés par la solidarité gouvernementale. Lors d’un débat à l’agora de la fête de L’Humanité, malgré la chaise socialiste restée vide au grand dam des autres présents comme du public, les échanges entre les chefs de parti Pierre Laurent (PCF) et Martine Billard (PG) d’un côté, et Pascal Durand (Europe écologie/Les Verts) de l’autre, furent malgré tout instructifs.

« On ne réussira pas les uns sans les autres »

À propos du traité européen, malgré les multiples interpellations, Pascal Durand a réussi à esquiver toutes prises de position, se retranchant derrière le vote du conseil fédéral d’EELV, le week-end prochain. Même si le parlement de son parti devrait rejeter assez massivement le TSCG, il espère que « la mise en scène de la position adoptée sera la plus sereine possible ». Celle-ci préservera-t-elle la liberté de vote des parlementaires voulant voter pour, comme les proches de Daniel Cohn-Bendit ? Celle-ci s’appliquera-t-elle également au vote de la loi organique instituant la règle d’or budgétaire ? À la tribune, le dirigeant écologiste s’en tire par une pirouette : « Il est proprement stupéfiant qu’on ne sache pas encore sur quoi on va voter à l’assemblée, à seulement deux semaines du vote », déplore-t-il. De son côté, l’ancienne candidat écologiste Eva Joly, si elle ne descendra pas dans la rue le 30 septembre, est venue manger une paella au stand du Parti de gauche samedi midi, pour marquer son opposition au traité.

Pierre Laurent, Pascal Durand, Martine Billard et une chaise socialiste vide, à la fête de l'Humanité, le 15 septembre 2012Pierre Laurent, Pascal Durand, Martine Billard et une chaise socialiste vide, à la fête de l'Humanité, le 15 septembre 2012© S.A


Mais sur le fond, Durand a davantage cherché à mettre le Front de gauche devant ses responsabilités. « Pour anticiper les nouveaux métiers dont nous avons besoin dans l’avenir, on a besoin d’une gauche unie, car le Medef ne le fera pas, lance-t-il au micro.Faisons-le ensemble, avec les syndicats, les associations écologistes et les patrons de PME… On n’a pas le droit de parier sur l’échec de ce gouvernement ! On n’a pas le temps… » Et ce fils de militants PCF de rappeler le passé : « Quand on se place dans un jeu entre communistes et sociaux-traîtres, c’est la peste brune qui l’emporte. »

L’interpellation à front renversé reçoit une réponse immédiate de Pierre Laurent : « Pour ne pas parier sur l’échec, il faut aussi parler vrai. On est face à un énorme problème démocratique et un mécanisme de confiscation des débats, sur le traité européen. Et il n’est pas normal qu’un gouvernement de gauche qui vient d’être élu, mette le doigt dans ce mécanisme. Voter le traité, c’est comme si une dinde votait pour Noël ! » Même son de cloche chez Martine Billard, ancienne du parti écolo devenue co-présidente du PG : « La montée de l’extrême droite, est-ce que ça se combat par la gestion quotidienne ou en redonnant de l’espoir ? Ne soyons pas schizophrène non plus. Si vous jugez vous aussi que le débat européen est confisqué, alors rejoignez-nous et battons-nous pour un référendum !»

Avant de conclure le débat, acquiesçant à de nombreuses reprises, notamment sur les paroles écolos de ses voisins, Pascal Durand a exprimé le vœu de « se parler davantage, car si nous sommes d’accord sur l’essentiel, il est impossible qu’on ne se mette pas d’accord pour faire bouger les lignes. On ne réussira pas les uns sans les autres ». En filigrane, c’est la participation gouvernementale qui fait débat. Réplique de Pierre Laurent, rappelant son échange téléphonique avec Jean-Marc Ayrault au soir du second tour des législatives. « J’ai demandé au premier ministre si le programme du gouvernement se limitait aux 60 propositions de François Hollande. Il m’a répondu que c’était son mandat. Mais nous, on veut plus ! »

En marge de la réunion, Pascal Durand réagit au propos : « Ce n’est pas vrai qu’ils s’en tiendront à cela, ce serait ne pas tenir compte des rapports de force qui peuvent émerger dans la société. S’en tenir à ça, c’est acter la défaite de ce gouvernement. » Il appelle à« un dialogue constructif, sans instrumentalisation ni fuite dans la presse », mais reste sceptique devant la réelle volonté du Front de gauche. « Avec le PCF, on sent qu’on pourrait discuter, on a chacun les relais pour faire bouger les lignes, eux les syndicats, nous les associations écolos…, dit un cadre d’EELV également présent à la fête de l’Huma. Mais on a un peu le sentiment avec Mélenchon qu’il veut surtout nous tondre la laine sur le dos. » Du côté du Parti de gauche, on ne nie pas forcément. Alors que Mélenchon a livré durant sa conférence sur la révolution citoyenne un long développement sur l’éco-socialisme, un de ses proches confie que le parti a décidé de « mettre le paquet sur le sujet », à la suite du succès de son concept de « planification écologique », développé durant la campagne, en multipliant dans les prochaines mois rencontres et formations théoriques sur le sujet, dans l’idée de renforcer davantage encore la pensée écologiste du PG et de son héraut.

Publié dans Gauche

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